L’œuvre à la loupe : Nighthawks d’Edward Hopper

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Cette semaine, KAZoART vous plonge dans la nuit sombre dépeinte par Edward Hopper en 1942. Nighthawks est incontestablement son œuvre la plus connue et regorge de petits mystères que nous allons passer à la loupe ! Décryptage de ces oiseaux de nuit au coin de la Greenwich Avenue newyorkaise.

Edward Hopper, Nighthawks (1942)

Edward Hopper, Nighthawks (1942, exposé à l’Art Institute of Chicago) / Edward Hopper [Public domain], via Wikimedia Commons

Errance nocturne

Si Nighthawks (ou Oiseaux de nuit en français) est aujourd’hui l’œuvre la plus célèbre d’Edward Hopper et plus largement l’une des plus reconnues du XXème siècle, elle ne témoigne pas de la reconnaissance immédiate de l’artiste. Le peintre américain né à New York en 1882 peine en effet à se faire connaître à ses débuts. Il perfectionne sa technique au détour de nombreux voyages en Europe et nourrit notamment une grande admiration pour Paris. Il faut attendre 1933 pour que l’art de Hopper soit exposé pour la première fois, qui plus est dans un lieu d’envergure : le MoMA à New York.

Mais alors comment expliquer le succès rencontré par cette huile sur toile ? Edward Hopper nous plonge dans les années 1930-40, l’âge d’or du cinéma hollywoodien. C’est une scène nocturne à demi éclairée délivrant une atmosphère quiète et tendue… presque dangereuse ?  Le Phillies, un diner (bar-restaurant typique américain),est encore ouvert et l’on distingue sans difficulté quatre personnages aux postures figées. Le temps se serait-il arrêté dans ce bar-restaurant de la Greenwich Avenue ?

Edward Hopper aurait puisé son inspiration dans une nouvelle d’Ernest Hemingway, The Killers (1927) et notamment adaptée au cinéma en 1946. L’histoire de deux tueurs à gage qui attendent leur victime, un ex-boxeur, dans une brasserie. Autre source d’inspiration, Van Gogh et son Café de nuit (1942) qui  retranscrit l’ambiance nocturne des cafés, ces lieux de désertion où le temps semble s’être arrêté. Le contraste entre le rouge et le vert et cette lumière jaunâtre de la toile de Van Gogh se retrouve dans Nighthawks. Alors rentrons un peu plus dans les profondeurs de ce tableau…

5 détails à la loupe

1# Amants secrets ?

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Parmi les quatre personnages, deux se distinguent par leur proximité supposée. Cette femme et cet homme paraissent avoir quelque chose en commun. Vêtue d’une robe rouge, cette jeune femme n’est autre que Jo, la compagne de Hopper dans la réalité. Sa chevelure rousse s’accorde parfaitement avec les tons chauds du bar et de l’architecture environnante. Le regard baissé, elle tient entre ses mains un objet sur lequel ne s’accordent pas tous les critiques d’art. Un sandwich ? Un paquet de cigarettes ? Une liasse de billets ? S’il s’agit bien d’argent, peut-on envisager que son compagnon ne le soit juste pour une nuit ?

Ce contact entre leurs mains n’est pas anodin. Les traits physiques de l’homme au chapeau ne sont pas sans rappeler le titre de l’œuvre. Son nez long, bossu et la courbure de son dos font d’une certaine manière écho à un oiseau de nuit. Si Joséphine Hopper sert de modèle féminin exclusif à son mari, ce dernier est peut-être cet homme qui tient une cigarette. Une façon de rendre hommage à cette relation que l’on dit tumultueuse ?

2# Un homme bien mystérieux…

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C’est définitivement le personnage le plus mystérieux du tableau. Nous tournant le dos, il est donc impossible de capter ses réelles intentions. Pensif lui aussi, il tient un verre qu’il semble contempler. Qu’attend-il vraiment ? Si tard dans la nuit, seul et accoudé au bar, il fait face au couple, au même titre que le spectateur.

3# Des percolateurs imposants

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Hopper joue la symétrie en positionnant deux percolateurs derrière le barman. Ces deux appareils cylindriques font écho au couple. Deux machines sans vie qui pourraient rappeler l’état quasi inerte de la jeune femme rousse et de l’homme à ses côtés. Le peintre ne minimise pas la taille de ces percolateurs et leur octroie une grande importance.

4# La caisse enregistreuse discrète

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Si l’ambiance semble lourde, c’est aussi parce que ce décor est inhabité. Tout est très propre, lisse, rien ne dépasse hormis un détail, pas forcément visible au premier abord : la caisse enregistreuse. Cet objet tapi dans l’ombre au milieu des fenêtres aveugles a de quoi questionner. Cette caisse est tout ce qui trône dans la vitrine. Hopper fait probablement allusion à l’argent et notamment l’économie américaine.

Théâtre complexe et mystérieux

Mais cette scène a-t-elle vraiment existé ? Le décor paraît bien théâtral et illusoire. Les deux bandes sombres encadrant la scène au diner s’apparentent à un film en cinémascope. Un jeu de clair-obscur saisissant captive le regard du spectateur, à la recherche de ces petits détails ici et là. Edward Hopper nous plonge aussi bien dans l’intimité du bar que dans le silence de la rue. Nous sommes à la fois dedans et dehors. Et pourtant, ces personnages sont bien loin de nous. Inatteignables, ils sont enfermés dans ce bar aux allures d’aquarium géant. Ni entrée, ni sortie ne sont suggérées. Même le barman derrière son comptoir triangulaire est enserré. Un paradoxe profond qui nous laisse voir mais jamais approcher.

C’est un exploit pictural évident puisque Hopper réussit à estomper la paroi progressivement, donnant l’illusion qu’il n’y a plus de vitre à droite du tableau. Jusque dans les plus petits détails (tasses, salière et poivrière et tout objet présent sur le bar), le peintre accorde à son œuvre une dimension profonde avec une touche assurément maîtrisée. Il semble qu’un mythe soit né autour de ce lieu. En effet, beaucoup ont tenté de découvrir où se situait le diner qui a servi de modèle à Hopper. Des blogueurs américains sont partis à la recherche de ce fameux restaurant situé sur la Greenwich Avenue. Mais ils n’ont rien trouvé qui puisse ressembler au diner du peintre – lequel déclarait pourtant qu’il existait bien, le mystère reste entier !

En écho sur KAZoART • Patrick Brière

L’artiste Patrick Brière a lui aussi dépeint une scène dans une brasserie mais avec une atmosphère bien différente de celle de Hopper. Là où ce dernier nous oppressait presque et nous plongeait dans une accalmie nocturne, Patrick Brière nous dévoile un couple échangeant quelques mots autour d’un café, illuminés par le soleil du matin.

Un matin en terrasse

Patrick Brière, Un matin en terrasse (peinture à l’huile)

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